Prévention et gestion des conflits dans l’organisation citoyenne des tibétains en exil

Par : Lise Pelletier, médiatrice accréditée et étudiante au Programme de maîtrise en prévention et règlement des différends – Université de Sherbrooke

En mars et avril derniers, j’ai eu la chance de vivre 9 semaines en Inde dont 5 semaines dans une famille de tibétains en exil à Dharamsala (Inde).

Je me suis également impliquée dans la communauté en recueillant les produits recyclables aux portes des habitations, avec l’équipe de travailleurs tibétains, dans le cadre du travail d’un organisme local, le Tibetan Settlement Office.

Voici quelques informations pour situer le contexte culturel vécu:

  • Les tibétains représentent actuellement 0.0043%, ou 4/1000 des habitants de la Chine (1.4 milliards d’habitants).
 
  • Depuis le départ du 14e Dalaï-Lama du Tibet en 1959 : environ 130,000 sont en exil, dont 80,000 en Inde et 20,000 à Dharamsala. Un bon nombre réside au Népal et au Bouthan. Les autres sont disséminés dans le monde, dont quelques centaines au Canada (surtout à Calgary et Toronto).
  • D’autres quittent encore de façon clandestine, principalement des enfants envoyés en Inde par leurs parents qui souhaitent la liberté pour eux. On estime le nombre à 3000 par an, plusieurs meurent en route, lors de la traversée des montagnes de l’Himalaya.
  • Depuis 2 ans, les immolations se font de plus en plus fréquentes. Elles se passent surtout au Tibet mais parfois aussi en Inde et en Chine. Plus de 35 immolations sont arrivées depuis mars 2011.

J’ai donc vécu 5 semaines, avec un peuple déraciné, sans citoyenneté officielle, bien qu’accueilli par l’Inde qui fournit le lieu d’habitation. Les plus âgés ont passé les frontières du Tibet avec leurs enfants sur leur dos, à la suite du Dalaï-lama en exil. Les jeunes adultes sont ces enfants qui ont grandi ou encore, ils sont les enfants qui ont été envoyés en Inde par leurs parents, et qu’ils n’ont pas revus depuis ce temps.

Les plus vieux comme les plus jeunes vivent dans l’espoir de leur liberté reconquise et de leur retour à terre-mère. Ils sont très pratiquants de leur religion, le bouddhisme. Le Dalaï-Lama, qui vit à Dharamsala, est vénéré au quotidien.

À ma grande surprise, j’ai constaté une gouverne et une organisation citoyenne très bien structurée, sous la vigilance du Dalaï-Lama, de son équipe gouvernementale, et avec le soutien de la communauté internationale. Jusqu’à il y a environ 1 an, le Dalaï-Lama était à la fois le chef spirituel et politique du gouvernement tibétain en exil. Il n’assume plus aujourd’hui que son leadership spirituel.

Dans le présent article, je vous présente un aspect de l’organisation citoyenne des tibétains en exil : celui de la prévention et de la gestion des conflits dans la communauté, pour toutes les communautés tibétaines, en Inde ou ailleurs dans le monde. J’ai eu la possibilité de rencontrer le directeur du Tibetan Centre for Conflict Resolution (TCCR), M. Karma Lekshey, qui m’a présenté les programmes et activités du centre. En plus, j’ai rencontré M. Sonam Dorjee, directeur du Tibetan Settlement Office, et également médiateur attitré à la communauté tibétaine.

Le TCCR a été fondé suite à une visite au Danemark du 14e Dalaï-Lama en 1996, qui avait découvert la force de l’approche de communication non-violente. Il avait alors rencontré Marshall B. Rosenberg, un auteur et formateur de cette approche. Par la suite, une formation de 6 mois a été dispensée à des formateurs afin qu’ils s’assurent de poursuivre le programme dans la communauté. Le Dalaï-Lama lui-même en a supervisé le développement et l’a complété par des enseignements bouddhistes. Car les principes du bouddhisme sont en totale harmonie avec ceux de la communication non-violente. Les tibétains appliquant au quotidien les principes bouddhistes, il était important de créer un pont entre une approche occidentale et celle déjà vécue de la religion pratiquée.

Un programme de formation intensive a été développé pour les leaders et décideurs des communautés tibétaines en 1999-2000. Entre 2001 et 2012, plus de 200 ateliers de formations ont eu lieu dans les différentes communautés tibétaines en Inde et à l’extérieur. Il est pris en compte que la communauté tibétaine, particulièrement au niveau des jeunes, est fragilisée à cause de  sa situation de déracinement, d’identité citoyenne inexistante, de sentiment d’appartenance ambivalent : Tibet ou Inde ou autre terre d’accueil?

Plusieurs thèmes de formation ont été développés, pour plusieurs types de participants. Voici quelques exemples de contenu de formation et la source de leur pertinence à certains groupes, parmi plusieurs autres:

  1. National Party Tibet Democraty (16 personnes), Thème : Travailler ensemble, pour une meilleure cohérence, 1 semaine
  2. Leaders et acteurs de la communauté tibétaine, dans les différentes structures politiques, religieuses, éducatives, civiles et sociales, Thème : Se donner des outils et habiletés pour maintenir la cohérence et la force de la communauté, pour assurer sa survivance, soit savoir communiquer, écouter, et choisir le langage approprié pour favoriser l’harmonie.
  3. Youth Empowerment Wokshop, jeunesse tibétaine étudiante en collège et université, Thèmes : contribuer à sa communauté, conserver sa culture et son identité tibétaine malgré les influences extérieures, développer des relations saines avec les autres cultures dont la culture indienne.
  4. Young Drop-Out Tibetans: ces jeunes qui consomment des drogues, n’étudient pas ou ne travaillent pas, sont parfois violents physiquement, sont vus dans la communauté comme des fauteurs de trouble. Ils sont souvent blessés intérieurement, ont une faible estime d’eux-mêmes. Thème sur 4 jours : Trouver un sens à sa vie dans sa communauté et contribuer.
  5. Intercultural Workshops, entre tibétains et indiens, pour éviter ou résoudre certains conflits. Thèmes : table rondes autour de nos ressemblances, nos différences, comment créer l’énergie de rapprochement et l’attitude favorable, le dialogue, la compréhension dans la non-violence, partager sa tristesse ou sa colère, ateliers de 5 jours.

Ces programmes de formation me semblent applicables à toute communauté humaine, quelle que soit sa culture, et je les considère très inspirants pour ma propre communauté québécoise.

Concernant la pratique de la médiation dans la communauté, voici en synthèse, ce que messieurs Lekshey et Dorjee m’ont communiqué :

  • Il y a peu de demandes de médiation, on suppose qu’on a peur du jugement d’autrui à cause d’une incapacité perçue à gérer ses relations. Ce sont surtout les situations de conflits familiaux qui sont sujets de médiation.
  • Le style du médiateur est surtout directif, il dit qu’il cherche à identifier la personne responsable du conflit, à lui communiquer sa perception et à lui donner des directives pour que le conflit cesse. Il admet avoir un rôle qui ressemble à celui du juge (M. Dorjee). J’ai perçu chez d’autres intervenants que le style de M. Dorjee ne correspondait pas nécessairement aux souhaits de tous…
  • Quand un tibétain vit un conflit, il a tendance à garder ses émotions intérieurement. Il finira peut-être par les exprimer mais seulement s’il est forcé ou s’il n’en peut plus, d’où le risque « d’explosion » parfois. Les tibétains étant d’un naturel calme et réservé, ce genre de situation crée un énorme malaise dans l’entourage.
  • Lors d’une mésentente ou d’un conflit, le tibétain cherche d’abord et avant tout, à conserver l’harmonie et il s’inspire de façon systématique des principes du bouddhisme : S’abstenir de tout ce qui est nuisible, Faire ce qui est bénéfique et Purifier son mental.

Personnellement, j’ai constaté une grande générosité de la part des tibétains. Ils sont de prime abord très réservés, puis quand la confiance s’installe, ils manifestent leur intérêt et aiment avoir du plaisir dans leurs échanges. Ils se révèlent peu à peu.

Dans un prochain article, j’espère vous présenter comment l’expérience vécue en Inde a questionné ma perception des autres cultures, et comment je pourrais transférer les résultats de cette expérience intense et prolongée dans ma pratique en médiation.

Pour terminer, voici quelques images significatives concernant mon séjour à Dharamsala :

 

 Enseignement du Dalaï-Lama


 

Upper-Dharamsala

 Équipe de récupération